Quelques questions à Mathias Richard

Propos recueillis par Roxane Olivier pour Fruden, avril 2014.

1_ Présentation : nom, pseudo, profession.

Mathias Richard.
Poète-performeur, écrivain.
(Également musicien, chanteur (R3PLYc4N), éditeur (Caméras Animales).)

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Photo : Fred Trobrillant

2_ Mathias Richard, quel est votre parcours, d’où venez-vous ?

Passé mon enfance à Paris 19e, mon adolescence et une partie de ma jeunesse à Joué-lès-Tours (banlieue de Tours), puis j’ai habité à Londres, Orléans, Paris, Montreuil (longtemps), Romainville, et maintenant Marseille.
J’ai exercé plusieurs métiers, dans l’enseignement, puis l’organisation et la production de spectacles. Je me consacre aujourd’hui exclusivement à la création.

Depuis toujours j’éprouve-expérimente de très fortes perceptions, et un désir de comprendre, connaître (plus ou moins lu l’Encyclopaedia Universalis dans l’ordre alphabétique !), expérimenter, contempler… Depuis l’enfance, je pratique la création, et le jeu. J’ai été baigné de livres et de disques. Ce qui a sans doute le plus marqué ma vie, c’est le rock, les concerts de rock, et en faire. C’est ma religion.

3_ Qu’est-ce qui vous a amené à vous lancer dans la performance ?

Quand on écrit, on est amené à faire des lectures publiques de ses textes.
Or je n’avais pas envie de faire des lectures « normales ». Sauf exception, ça m’ennuie un écrivain qui ouvre son livre et lit son texte tel quel, car le plus souvent le texte n’a pas été fait pour être lu à voix haute.
Le fait d’être amené à faire des lectures publiques m’a amené à travailler la lecture-performance, car j’ai senti que je devais trouver une forme spécifique à ces lectures, ou plutôt que les lectures appelaient une forme spécifique (dans laquelle les paramètres de la voix, du son, de la présence, du corps, des gestes, de l’instant, sont à prendre en compte).

Une autre raison (liée) est purement logique et mécanique. J’ai créé une forme (une machine mutantiste) : le syntexte. Puis une autre forme en a découlé: le syntexte vocal. L’aboutissement logique de la machine « syntexte vocal » est un corps qui crache des mots et des gestes.

Par ailleurs, je viens du rock (rock, rock électronique, etc.) et quand on a cette origine, la notion de « performance » (de rupture, de confrontation, de fantaisie, etc.) est naturelle, normale, c’est le minimum syndical, surtout quand on est chanteur.

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Photo : Phil Journé

Le travail artistique

4_ Comment pourriez-vous définir votre travail artistique, sur quoi repose-t-il?

Question difficile.

Peut-être : la recherche de vérité, et d’intensité ; l’expression de sensations.

Communication (au sens bataillen : recherche d’indifférenciation). Conception d’impacts, flashes et fendillements du cerveau (modification, ouverture de nouveaux circuits neuronaux). Changement.

4b_ Qu’évoque pour vous l’expression « poésie contemporaine » ?

Hôpital de jour, laboratoires mentaux, self-cobayes.

5_ Utilisez-vous plusieurs moyens d’expression, si oui pourquoi?

Certaines personnes ont la « chance » (à mes yeux) d’avoir un seul moyen d’expression et peuvent pleinement se concentrer dessus. Moi j’ai toujours eu l’envie de tout être, tout faire, et là de l’écriture, et là de la musique, et là du théâtre, et là de la peinture, et là du net-art, et là de la photo, et là de la danse, etc., mon naturel est à l’indifférenciation de tout, et l’essentiel de mes efforts est de me concentrer, éliminer, couper des branches, se limiter.

En bref pour moi le naturel est la multiplicité des moyens d’expressions. Et j’essaie de lutter contre ce naturel explosé. En se limitant sur une seule chose, on le fait mieux, dit-on parfois (ce n’est pas toujours si simple, parfois des activités sont une respiration l’une de l’autre). Pendant longtemps la musique (l’écriture de chansons, la composition sur ordi ou avec groupes) d’un côté, et de l’autre l’écriture, étaient pour moi des lignes de création parallèles et concurrentes (ce n’est pas le même art). Plus ça va, plus je les fais se rejoindre, même si c’est plutôt au détriment de la musique et à l’avantage de la poésie en ce moment. Mon désir se situe dans la musique (le rock en particulier) mais là où mon art est le plus avancé/apprécié/original est l’écriture. On est pas forcément bon où l’on préférerait ! Mais ça pore, communique, dans mes lectures-performances on sent que je suis profondément traversé, influencé par la musique. Une de mes spécificités est d’avoir « hérité » de quelque chose de l’attitude confrontationnelle des concerts rock, punk, hardcore, alternatifs. (Je suis arrivé à la poésie sonore plus par le hardcore-screamo que par Bernard Heidsieck.)

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Photo : Edouard Hart / La Nuit Magazine

5b_ Le Mathias qui performe est-il éloigné du Mathias de tous les jours? Avez-vous créé ce personnage ? En est-il un ?

Je ne me considère pas comme un acteur incarnant un personnage. Lors de mes perfs je dirais que je suis traversé par plein de personnages – des façons d’être, de dire, des positions, des mécanismes. J’ai des « voix » différentes (une quinzaine ?) qui reviennent régulièrement, en mode shuffle, rapide et soudain, je n’ai pas de noms sur elles, chacune d’elle incarne une position significative, une possibilité d’impact et d’expression spécifique. Ces voix, ces positions d’être, ce sont des machines, on est traversé par des machines.

Le « Mathias qui performe » est suite de flux et d’agencements machiniques sur le fil du danger !

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5c_ D’où vient le mutantisme ?

Il vient de Caméras Animales (en particulier le livre Raison basse), et de la série de blogs collectifs Invidation, et de la frénésie créative que l’on y déployait. (Mis à part moi (sous le pseudo saihtaM), il y avait primitivement g.cl4renko, Nikola Akileus, A.C. Hello, François Richard, Stéphanie Sautenet, Yannick Dangin Leconte, et quelques autres. Après cela s’est grandement complexifié.)

Au départ le mutantisme est un texte (une série de textes) dans lequel j’essaie d’exprimer ce qui me semble juste et vrai, et trouver les points de trouées et d’excitation et d’attaques pour échapper à la souffrance et l’aliénation des vies qu’on nous fait, que l’on se laisse faire ; je voulais aussi décrire les créations que l’on faisait et qui fluaient autour. C’est une forme de cri, je n’ai pas pu faire autrement.

L’écrire a amené plein de choses après, comme si ce programme psychique s’autocréait et au fur et à mesure ouvrait des idées et possibilités. Maintenant il s’écrit à plusieurs.

J’aime être dépossédé du mutantisme, que d’autres se l’approprient et le fassent leur. Je rêve que cela aille encore plus dans cette direction.

Ce fut dans son premier geste un geste de synthèse de l’intérieur et de l’extérieur, d’observation et d’action. Une remise des compteurs à zéro, une réinitialisation. L’aspect synthétique, très caractéristique, ne s’est pas démenti par la suite. On le verra ainsi dans le livre mutantisme : PATCH 1.2, qui sortira en 2015 et concentre le travail d’une trentaine de personnes.

5d_ Et Caméras Animales ?

Les raisons qui ont conduit mon frère François Richard (poète, guitariste) et moi à créer Caméras Animales sont simples : il le fallait. Dans ce qui existait déjà, rien ne nous correspondait, convenait ou acceptait. Face à ce constat, nous avons donc construit un espace comme nous souhaiterions qu’il y en ait une multitude. C’est une manière de réagir à ce que nous considérions comme un désert.

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L’art et le public

6_ Comment votre art est-il perçu par le public?

J’ai toutes sortes de retours. Mais ce n’est pas à moi de le dire. Et les publics ne sont pas toujours les mêmes selon que l’on parle de mes livres, de ma musique, ou de mes lectures- performances.

6b_ Où performez-vous ? A l’intérieur de centres culturels, ou est-il possible de vous voir dans la rue ?

Dans la rue, j’ai fait des concerts, mais pas encore de lectures-performances. (Du moins officiellement !)
Quant aux lieux qui m’accueillent, il n’y a pas de règle (salles de spectacles, de concerts, de théâtre, lieux culturels, bars, galeries, squats, salons, festivals, zones étranges, radios…) tant qu’ils m’accueillent bien.

7_ Et vous, comment percevez-vous votre public, quel est votre public?

Je ne sais pas. Divers. Je m’adresse à tous, même si certains percutent plus d’autres. (Et c’est pas toujours ceux qu’on pense.)

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Photo : SAD

8_ Quel est votre meilleur souvenir de performances ou lectures ?

Pas facile de répondre, il commence à y en avoir pas mal… et j’espère que mes meilleurs souvenirs sont à venir ! Je ne sais pas si ça compte dans votre question mais j’ai des souvenirs grandioses de concerts en plein air à Tours avec mon groupe de rock noise-psychédélique qui s’appelait « Alice ». Me souviens faire un concert en combinaison skaï jaune au milieu du parc de Grammont, au pied des résidences universitaires, je beuglais dans le micro pour faire descendre les gens de leurs immeubles, pendant qu’un pote déguisé en grand-mère tricotait en rythme sur une chaise de camping et que 20 enfants amenés par leur instit’ se bouchaient les oreilles en hurlant (nos morceaux étaient complètement tarés, on avait mis deux ans à les répéter). C’était il y a longtemps… Plus récemment j’ai le souvenir de supers impros textes-musique à l’Asile 404 à Marseille avec Antoine Herran, Chloé G, Didier Koeurspurs, Méryl Marchetti…
Ma lecture-perf « Réplicants » en 2007 à Pan ! (Paris), et ma lecture-perf « Vokal_01 » donnée pour la première fois au Zorba (Paris) en 2011 (pour LaSpirale.org) furent deux moments lors desquels j’ai senti que je passais des caps dans cet art. Ce ne sont pas les seuls mais ces soirs-là il y eut une électricité spéciale, augurale.

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Photo : Fred Trobrillant

A l’extérieur

9_ En parallèle à votre travail artistique que faites-vous ? (donnez-vous des cours, ateliers ou toutes autres activités)

Vivre, uniquement.

10_ Et l’art pour tous, à quoi ça vous fait penser?

A rien de spécial, c’est trop vague.

11_ Où pouvons-nous vous retrouver actuellement ? (prochaines expos, événements…)

Le mieux est de se reporter au blog mutantisme ou à mon Facebook, la réponse à cette question sera forcément rapidement périmée.
J’aurai en 2015 un site internet personnel à cette adresse : http://mathias-richard.blogspot.fr/

Au jour d’aujourd’hui j’ai des dates en prévision à Marseille, Dijon, Montpellier, Nantes, Sète, Bordeaux, Jupiter… On peut également m’entendre une fois par mois sur l’émission de radio marseillaise « Dataplex / Free Poetry » (Radio Galère).

12_ Quels sont vos projets futurs ?

Tout d’abord, voyager.

Prochainement je sors deux livres et un CD, j’y verrai plus clair après cela, pour envisager de nouvelles directions.

Je compte en tout cas d’un côté accentuer mes collaborations musicales (créer un groupe et le faire tourner), de l’autre créer et enregistrer des poèmes sonores, de plus en plus. J’en crée beaucoup mais ne les enregistre quasiment jamais, ce qui est malin, des poèmes sonores sans aucune trace enregistrée, il se promènent dans l’air, et dans la mémoire de ceux qui ont assisté à leur vocalisation, leur performance…

De façon plus souterraine, cela me travaille aussi de me remettre à l’écriture de livres au long cours qui soient plus de l’ordre de la pensée et du récit, mais je n’y suis pas encore. J’espère juste que je vivrai assez longtemps pour pouvoir me replonger dans un certain type d’écriture profonde.

La vie de lecteur-performeur se prête plus à la création de textes courts, des formes brèves explorant toutes sortes de directions.

Enfin, une idée embryonnaire (que je ne réaliserai sûrement pas) : m’amuser à écrire un best-seller super classique et conformiste en appliquant certaines recettes, juste histoire de prendre le contre-pied de tout ce que j’ai fait avant.

Les directions que je prendrai dépendront également des rencontres que je ferai.

Les autres artistes

13_ Quels sont vos projets en collaboration avec d’autres artistes actuellement?

Actuellement, le mutantisme, qui est une collaboration avec toutes sortes de gens. (Ce n’est pas pour rien que le manifeste mutantiste se termine sur une adresse électronique : c’est un pont pour émulsions.)

Dans le futur, je vais développer des collaborations avec des musiciens. L’un d’eux est le multi-instrumentiste Antoine Herran (Bordeaux) avec qui j’ai déjà fait plusieurs improvisations, sur scène et en enregistrement.

13b_ Êtes-vous ouvert à des collaborations artistiques ? Car Isopterart est une plate-forme favorisant l’échange entre les artistes et ainsi faire naître des projets, des collaborations artistiques entre artistes de différents milieux… Donc quels seraient le type de collaboration sur lesquels vous aimeriez travailler ? Quel genre de termites aimeriez vous rencontrer?

A priori plutôt des metteurs en scènes, des musiciens, des plasticiens sonores (qui pourraient par exemple retravailler mes lectures, chants et musiques), et des vidéastes (qui pourraient par exemple créer des vidéos en relation avec mon travail et mes musiques). Des photographes également. Des traducteurs. Et d’autres poètes.

La porte est ouverte à toute personne appréciant un élément de mon travail et ayant une idée pour interagir avec.

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Photo : Fred Trobrillant